Un texte de Louis Bonneville
Au Québec, le poète, chanteur-guitariste russe Vladimir Vyssotski ne semble évoquer qu’une vague résonnance dans notre esprit collectif culturel. Toutefois, en 2002, le fascinant musicien Yves Desrosiers a su attirer l’attention des mélomanes sur cet artiste : son poignant album, Volodia, magnifie en effet Vyssotski, avec une dizaine d’adaptations françaises d’un imposant catalogue de sept cents chansons…
Et pourtant, le subversif Vyssotski n’incarne rien de moins qu’une quasi-divinité des arts dans son pays natal. En effet, il eut un effet viscéral dans le cœur du peuple russe avec ses multiples facettes artistiques, dont celle de comédien au théâtre et au cinéma. Son parcours personnel et musical, semé d’embûches, fut également retentissant. Par exemple, son travail de chansonnier subit une constante censure par le régime communiste. Malgré tout, son œuvre – très riche – réussit à faire écho grâce à une imposante diffusion illicite d’enregistrements sur magnétophone de ses performances maison ou en spectacle. Ces copies sur rubans sont évaluées à plusieurs millions...
1967. La vie de Vyssotski prend un nouvel élan, alors qu’il commence une exaltante histoire d’amour avec l’actrice Marina Vlady. La notoriété et l’influence de cette Française d’origine russe permettent au chanteur de sortir sporadiquement de son pays hermétique. Ainsi, son parcours musical gagne en notoriété sur la France et il y effectue des enregistrements nettement plus sophistiqués que les officiels et quasi inexistants qu’il fit en Russie…
En juillet 1976, le couple se rend à Montréal pour assister aux Jeux olympiques. Dans cette métropole canadienne, alors en pleine effervescence, Marina rencontre l’important producteur Gilles Talbot. Les amoureux sont chaleureusement accueillis par cet homme influent ; rapidement, on met en branle un projet d’enregistrement. Un solide petit ensemble de musiciens se constitue autour de Vyssotski. Talbot joint son bon ami et collègue, André Perry. Son studio, Le Studio à Morin-Heights, est très fréquenté en cette période. Heureusement, le groupe qui s’y trouve en session d’enregistrement fait une pause lors du week-end des 24 et 25 juillet. On profite de cette interruption pour y programmer Vyssotski. À l’aube du samedi, Perry, dans sa Rolls-Royce d’époque, conduit Marina et Vladimir à Morin-Heights. Bien sûr, Perry connaît la réputation de l’actrice française, mais il n’a aucune idée de qui peut bien être ce chanteur russe. Néanmoins, son inquiétude envers cet inconnu est brève, car il a fait confiance aux bons conseils de Talbot qui l’a convaincu que cet enregistrement serait historique… On entame la session d’enregistrement en s’affairant avec ferveur à coucher onze pièces sur ruban magnétique, et ce, avec l’aide de l’excellent Nick Blagona, l’ingénieur du son du fameux studio. Vyssotski s’accompagne avec sa guitare acoustique russe à sept cordes qu’il accorde principalement en Fa : CFACFAC. Ses compositions sont majoritairement en tonalités mineures. Quant au groupe accompagnateur (basse/guitare électrique/guitare acoustique/synthétiseur), il ne fait que rehausser l’aplomb du poète. En effet, les interprétations de Vyssotski présentent le tonus indispensable à un rendu entier et intense : voix grave gorgée de douleur et jeu soutenu à la guitare...
La session d’enregistrement est effectuée en une seule journée : un exploit en soi, surtout pour les musiciens qui, de toute évidence, connaissaient peu ou pas du tout le répertoire de Vyssotski. D’ailleurs, qui étaient ses musiciens ? Et combien de répétitions avant cet enregistrement avaient-ils faites avec Vyssotski ? Talbot a emporté ses souvenirs de ce moment exceptionnel, puisqu’il est mort tragiquement lors d’un écrasement d’avion en 1982. Quant à Perry, il ne connaissait pas ces musiciens, et ne possède aucune note de travail à ce sujet… Quoi qu’il en soit, à la fin de la journée, on reconduit le couple dans la maison d’hôtes qui se trouve à une trentaine de kilomètres du studio. (Maison qui sera d’ailleurs incendiée accidentellement au cours de cette même année par le réalisateur Roy Thomas Baker et le chanteur Ian Hunter, lors de leur séjour en cet endroit pour l’enregistrement de l’album Overnight Angels) Le lendemain, Nick et André s’activent à mixer les chansons sous l’écoute attentive de Marina et Vladimir. Une fois le projet mixé, Perry crée deux bandes maîtresses : probablement une de sécurité pour ses archives, et une autre pour que le couple puisse l’utiliser à la création d’un album. Yaël Brandeis (épouse de Perry et copropriétaire du studio) eut la judicieuse idée d’immortaliser cette courte rencontre historique de 36 heures sur pellicule photographique. Elle a en effet pris quelque trois cents clichés. Cette collection est sans doute une des plus imposante et réussie de toute la carrière de Vyssotski…
De retour en France, le couple se lance (en 1977) dans la commercialisation de trois albums. La session enregistrée à Morin-Heights est publiée sous étiquette RCA Victor. L’album regorge de grandes chansons telles que « La chasse au loup » (sans doute la plus emblématique de la carrière de Vyssotski) et la traditionnelle russe « Eh raz esche raz (My Gypsy Son) », bien connue dans la francophonie grâce à une adaptation de Charles Aznavour, intitulée « Les deux Guitares ». Au fil des décennies, les rares exemplaires vinyle de cet album éponyme de Vyssotski suscitèrent une convoitise intense, faisant exploser son prix de vente chez les disquaires… De fait, on peut conclure que parmi la quantité d’albums légendaires réalisés à Morin-Heights, celui de Vyssotski est singulièrement mythique…
Les années qui suivirent furent de plus en plus troubles et intenses pour le musicien russe. Dormant peu, vivant de façon effrénée et consommant démesurément alcool et tabac, il détériora sa santé, et développa même une sérieuse et aggravante dépendance aux opiacés. À 42 ans, il mourut d’une crise cardiaque... C’est dans la foulée des Jeux olympiques de Moscou, en juillet 1980, que ses funérailles eurent lieu, au théâtre de la Taganka, là où le comédien fut fréquemment à l’affiche. La file d’attente pour assister aux obsèques s’étendit sur plusieurs kilomètres, et sur la place adjacente, se massèrent plus de cent mille personnes endeuillées. Au total, on évalua à près d’un million de personnes cette foule rassemblée pour rendre un dernier hommage à ce monument des arts...
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Ce texte a d’abord paru dans le Journal Famille Rock : https://www.famillerock.com/dossiers/vladimir-vyssotski-au-studio
Un lien non officiel vers YouTube pour l’écoute de l’album :
Un lien non officiel vers YouTube : Vyssotski présente son album :
Un lien pour l’écoute de l’album d'Yves Desrosiers :
Les photographies prises par Yaël Brandeis les 24 et 25 juillet 1976 sont au nombre de 277 : 198 en couleur et 79 en noir et blanc. Cette collection peut être vue depuis juin 2015 au Musée de Vladimir Vyssotski à Koszalin, en Pologne.